Daniel Barenboim, citoyen du monde

Daniel Barenboim par Holger Kettner

Daniel Barenboim par Holger Kettner

Voyages d’Affaires octobre 2017

Pianiste et chef d’orchestre parmi les plus reconnus de son temps, au répertoire allant de Bruckner à Boulez, de Mozart à Massenet, Daniel Barenboim est aussi un analyste du monde contemporain, œuvrant, à travers la musique, pour l’amitié entre les peuples.

Bien sûr, je me souviens de mon premier voyage en avion, en 1952. J’avais neuf ans, c’était la première fois que je quittais l’Argentine, avec mes parents, pour aller vivre en Israël. Il nous a fallu 52 heures pour arriver d’abord à Rome, avec des escales à Buenos Aires, Montevideo, São Paulo, Rio, Recife, Lisbonne, Madrid… Nous avons passé les mois d’été en Europe, puis nous nous sommes installés en Israël avant Noël. Mes parents voulaient que je puisse grandir dans un environnement où je fasse partie de la majorité, car ils savaient que je t’étais différent à cause du talent qu’ils avaient discerné en moi. Ce n’était donc pas un sionisme classique, mais une question humaine : ils ne voulaient pas que j’appartienne à une minorité. C’est à Salzbourg, où nous avons fait notre première étape européenne en juillet, que j’ai commencé à jouer internationalement. Puis à Vienne et à Rome. Mais je n’étais pas du tout conscient de ce qui m’arrivait. Cet été-là, à Salzbourg, j’ai rencontré le grand pianiste Edwin Fischer. Mais j’ai continué à revenir régulièrement dans la ville de Mozart, par exemple en 1954, quand j’ai passé une audition de direction d’orchestre avec Wilhelm Furtwängler, et en 1963, quand j’ai fait mes débuts avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne. Mais ce n’est qu’à partir des années 1990 que j’ai vraiment pris part chaque année au festival de Salzbourg.

À quinze ans, j’ai commencé à voyager tout seul. J’ai donc appris plusieurs langues dès mon enfance et mon adolescence. L’espagnol restait ma langue maternelle, on la parlait à la maison, mais l’hébreu était bien sûr la langue de l’école. L’anglais, c’était une langue nécessaire. Ensuite, le français, l’allemand, l’italien, je ne les ai jamais formellement appris. D’ailleurs, les pauvres musiciens avec qui je travaille, par exemple ceux de l’Orchestre de Paris et de la Scala de Milan autrefois, aujourd’hui ceux de la Staatskapelle de Berlin, parlent moins bien leur langue à cause de moi (rires) !

Oui, les voyages ont eu un impact évident sur ma vie de musicien. J’ai fait des rencontres déterminantes, comme celle d’Edward Saïd, le grand intellectuel palestino-américain, professeur à l’université de Columbia. C’était dans un lobby d’hôtel à Londres. Il m’a reconnu, il est venu me voir. Bien sûr, moi aussi je connaissais son travail, mais on reconnaît rarement les visages des intellectuels. On a bavardé. Il avait lu mon premier livre, My Life in Music, dans lequel je parlais du conflit israélo-palestinien. Ce fut une amitié instantanée, très intime, qui a duré jusqu’à sa mort en 2003, et qui m’a conduit à créer le West-Eastern Divan, un orchestre de jeunes Israéliens et Arabes (Palestiniens, Syriens, Libanais, Egyptiens…), pour l’entente des peuples à travers la musique. D’ailleurs, je pense que l’Europe doit trouver sa force et son indépendance non pas seulement en tant qu’union monétaire et économique, mais comme l’avaient envisagée Mitterrand et Kohl, en tant qu’union culturelle. Un Allemand comprend mieux un Français à travers Debussy, Cézanne ou Baudelaire, et inversement à travers Goethe, Beethoven ou Dürer…

Les musiciens, eux, sont les seuls artistes à avoir de facto une compréhension de la culture des autres. Il n’y a pas de musicien allemand qui joue seulement Brahms ou Wagner, ni de musicien français qui ne joue que Fauré ou Rameau… ils jouent aussi Stravinsky, Verdi, Sibelius… Les musiciens sont automatiquement pan-européens.

Avoir beaucoup voyagé, pouvoir m’exprimer dans plusieurs langues, cela m’a aussi aidé à mieux comprendre la musique. Par exemple, les sons de la langue française se retrouvent dans la musique française elle-même. Ecoutez, si je dis « sœur » en français ou « Schwester » en allemand, on entend bien que le français est plus léger, que l’attaque des consonnes en allemand est plus marquée. Cela se traduit exactement de la même manière dans la musique. Aujourd’hui, alors que les orchestres ont un peu perdu leur identité sonore en raison de la mondialisation, on peut dire qu’ils savent parler plusieurs langues sans accent. S’il est plus facile pour un orchestre allemand de jouer Brahms ou Wagner, il peut aussi jouer de la musique italienne ou française. Avec l’orchestre de la Staatskapelle, je me souviens d’une première répétition des Trois nocturnes de Debussy. A la fin, je leur ai dit que c’était bien, mais qu’ils l’avaient joué « en allemand ». Il fallait apprendre à jouer « en français », en retravaillant les phrasés, les attaques…

Maintenant que j’ai parcouru le monde en tous sens, j’aimerais voyager moins, même si c’est difficile car mon rythme de travail est toujours aussi intense. Mais ma vie est à Berlin, j’y ai mon foyer, ma femme, mes deux enfants, mes deux petits-enfants, alors, vous savez ce dont je rêve ? Je rêve que les compagnies aériennes baissent tellement leurs prix que je n’aie plus besoin d’aller vers le public. Que ce soit le public qui enfin vienne à moi !

 

 

 

 

 

 

 

© Cécile Balavoine 2016